Ancienne abbaye de l’Ordre de Prémontré, fondée en 1143, entre Avranches et Granville, l’Abbaye de la Lucerne fait l’objet d’une patiente restauration depuis les années 1960. Ceux qui se sont adonnés à cette tâche ne se sont pas bornés à consolider l’église romane, mais lui ont rendu vie en y célébrant le service divin dans le respect des traditions du pays, en plain-chant normand.
Par rapport au chant grégorien, en pourrait dire ce que plain-chant est l’équivalent de l’art populaire en comparaison de l’art académique. Fait pour les gosiers paysans, de ceux que Rabelais appelait “bons laboureurs bien chantant au lutrin”, ce chant est admirablement adapté au tempérament des Normands pour exprimer leurs joies et leurs peines.
En première partie, on entend le chant des Vêpres de l’Assomption, avec la participation de deux groupes d’animation normands : Le Petit capé de Brix et la Hague-Vaten, dont les membres viennent chaque année faire la procession des Rogations le 1er mai à La Lucerne.
L’autre partie est réservée à des hymnes et des proses. Il y a des hymnes romaines pour lesquelles les diocèses normands possèdent des airs qui leurs sont propres ainsi : Ut queant laxis, Decora lux, Bella dediscat, en l’honneur de saint Lô, évêque de Coutances.
Plus encore que les hymnes, les proses jouissent de la faveur des Normands. C’est à l’Abbaye de Jumièges que ce genre a pris naissance. Les diocèses normands en ont connu plus de deux cents. Le diocèse de Coutances en conservait une trentaine dans l’usage courant, jusqu’à ces dernières années. Elles se chantent toujours à l’Abbaye de La Lucerne.
Le Languentibus n’est pas à proprement parler une prose. C’est une supplication à la Vierge Marie qui se chante le soir de la Toussaint, tandis que les tintements des cloches égrènent des “larmes”. On a tenu à le faire chanter ici par un chantre de paroisse rurale, cultivateur de son état, tout à fait représentatif de la manière traditionnelle de chanter dans les églises du Cotentin. On l’entend, en soliste, dans plusieurs pièces de cet enregistrement, selon l’usage observé en certaines paroisses par le maître-chantre de nos lutrins normands.
Marcel Lelégard (Restaurateur de l’abbaye, 1985)